Hébergés chez autrui : le nouveau visage de la crise du logement en France

Le 31e rapport sur le mal-logement lève le voile sur une réalité souvent occultée : l'hébergement forcé chez des proches ou des amis. Cette précarité résidentielle "invisible" concerne aujourd'hui des centaines de milliers de Français, piégés par une crise du logement sans précédent.
Un panorama alarmant de la précarité résidentielle invisible
Le dernier bilan annuel de la Fondation pour le Logement des défavorisés met en lumière une statistique frappante : si 350 000 personnes sont recensées comme étant sans domicile fixe, elles sont près du double à vivre au domicile d'un tiers sans l'avoir choisi. Ce sont ainsi plus de 643 000 individus qui cohabitent avec des parents, des amis ou parfois des inconnus, faute de pouvoir accéder à un toit indépendant.
Parmi ce "continent mal connu", environ 590 000 personnes logent en dehors du cocon familial parental, un volume qui a bondi de 15 % depuis 2013. Les profils sont hétérogènes, mais certaines catégories sont particulièrement exposées. Les femmes représentent 55 % de ces effectifs, tandis que les seniors de plus de 60 ans comptent pour 38 % des personnes accueillies chez autrui. Les jeunes adultes (18-26 ans), souvent confrontés à des débuts de carrière précaires ou à la cherté des loyers urbains, constituent 31 % de cette population.
| Catégorie d'hébergés (hors parents) | Part de la population |
|---|---|
| Femmes | 55 % |
| Plus de 60 ans | 38 % |
| Jeunes de 18 à 26 ans | 31 % |
Les dangers d'une solidarité subie et sans cadre légal
Bien que l'accueil par un tiers puisse paraître salutaire de prime abord, Manuel Domergue, directeur des études de l'organisme, alerte sur le fait que « on parle souvent des personnes sans abri, dans la rue ou en hébergement d'urgence et pas des personnes hébergées de manière contrainte chez quelqu'un d'autre. Il s'agit pourtant d'une forme de mal-logement ». Cette situation engendre des rapports de force inégaux où l'hébergé n'a souvent ni clé, ni intimité, ni garantie de maintien dans les lieux.
Sans inscription officielle sur un contrat de location, ces résidents n'ont aucune protection juridique contre une expulsion soudaine. La promiscuité peut transformer un acte de générosité initial en source de tensions quotidiennes. Pour beaucoup, cet hébergement précaire est l'ultime rempart avant la rue. Durant la période du Covid-19, l'afflux vers les dispositifs du 115 avait d'ailleurs démontré que de nombreux hébergés préféraient le cadre de l'urgence étatique à la pression psychologique de la cohabitation contrainte.
Réponse institutionnelle et perspectives budgétaires pour 2026
Face à ces témoignages de détresse, le ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, a reconnu que « le rapport de la Fondation met des mots et des chiffres sur une réalité que nul ne peut ignorer : la crise du logement est une crise sociale majeure, qui frappe d'abord les plus fragiles ». Si le gouvernement met en avant l'efficacité relative du plan Logement d'abord pour stabiliser certains parcours, l'ampleur du phénomène de l'hébergement chez autrui impose un changement d'échelle.
Pour l'année 2026, l'exécutif prévoit d'allouer plus de 3 milliards d'euros à la politique d'hébergement. Une rallonge budgétaire de 110 millions d'euros a été votée afin de renforcer les structures d'accueil et les pensions de famille. Toutefois, le recours croissant à l'aide financière des proches (qui concerne désormais 24 % des ménages en difficulté selon Christophe Robert) suggère que l'effort public doit impérativement s'accompagner d'une relance massive de la construction de logements accessibles pour briser ce cycle de dépendance privée.